Présence et lucidité
Par Alexandra Pierre
Quel sens prend la présence dans un monde complexe et imparfait? Avec ce texte inspiré de sa participation à une conversation de Brèches, l’autrice Alexandra Pierre, militante féministe et anti-raciste, nous invite à penser la présence sous l’angle de la résistance. Comme une façon de « perpétuer la beauté du monde tout en reconnaissant les injustices, et en choisissant de les affronter, pour la suite du monde».
illustration : Fatou Dravé
À l’automne 2024, Brèches organisait une conversation sur ce qu’est la présence, plus précisément sur ce qui la limite et peut la libérer. Cet échange était précédé par une improvisation musicale de Théo Abellard, pianiste de jazz, et Marie-Ketely Abellard, contrebassiste. Une dizaine de personnes prenaient part à la conversation, incluant les deux musiciens, chacun amenant un angle ou une perspective sur la présence.
Pendant près d’une heure,nous avons discuté de la difficulté d’être présent·es dans une époque marquée par l’accélération du temps et la marchandisation de notre attention cognitive. Nous avons évoqué les technologies du temps qui rendent plus difficile le fait de se déposer et de porter attention à l’ici et maintenant. Un spécialiste des neurosciences et de la plasticité du cerveau évoquait la base neurobiologique de la présence, les réseaux neuronaux qui lui sont favorables ou au contraire qui lui nuisent avant que l’échange ne bifurque sur les dimensions spirituelles et psychologiques de la présence, notamment dans notre façon d'entrevoir les relations aux autres et à notre environnement.
Plusieurs des discutant·es ont d’abord associé la présence à un privilège. J’ai été par exemple interpellée par une référence à la pyramide de Maslow qui postulait que si l’on est accaparé par des préoccupations de survie ou des besoins fondamentaux non comblés, il serait difficile, voire impossible, d’« être présent·es ».
Mais cette perception ne correspondait ni aux expériences ni aux traditions intellectuelles qui m’ont façonnée, qu’il s’agisse de transmissions familiales ou de celles des communautés militantes Noires à Montréal. En effet, de nombreuses populations marginalisées, privées de conditions de vie décentes, ont développé des formes de présence nécessaire pour vivre dans des environnements forgés par le colonialisme, le racisme ou l’exploitation. Cette présence au monde se traduit par une forme d'acuité, une hyper-lucidité qui leur permet de réagir à leur environnement et aux dynamiques qui s’y déploient. Les expériences comme les traditions intellectuelles des communautés Noires dans les Amériques peuvent éclairer la question de la présence comme forme de résistance. Comment survivre dans un monde hostile sans cette conscience exacerbée de dynamiques raciales trop souvent masquées ?
Une présence différenciée
Dès le XVe siècle, les puissances coloniales européennes ont entrepris la conquête de l’Afrique, des Amériques et de l’Asie pour tirer profit des territoires asservis. Pour justifier cette domination, elles ont construit l’image de l’« Autre » comme être inférieur, sous-humain — voire non humain dans le cas du racisme anti-Noir. Cette conception d’êtres qui seraient par nature destinés à être exploités ou éliminés a servi à justifier l’esclavage des personnes Noires et Autochtones dans les Amériques, y compris ici, au Québec, tout comme les génocides des peuples Autochtones de l’Île de la tortue : meurtres, travail et déplacements forcés, mise en place de réserves, pensionnats, enlèvements d’enfants pour adoption, disparitions dans les services sociaux, stérilisations forcées, etc. Les artistes Émilie Monnet et Marilou Craft en témoignent, d’ailleurs, lorsqu’elles racontent les histoires de Marie-Josèphe-Angélique et de Marguerite Duplessis, des voisines vivant dans ce qui est aujourd’hui le quartier du Vieux-Port de Montréal. Ces femmes — l’une Noire, l’autre Autochtone, comme nos deux artistes — ont été mises en esclavage au XVIIIe siècle. Toutes deux ont marqué l’histoire de ce territoire en refusant leur déshumanisation. L’une a tenté de fuir sa captivité et, pour cela, a été accusée d’avoir mis le feu à Montréal, puis pendue. L’autre a été la première Autochtone à entamer un processus judiciaire en Nouvelle-France et la première personne mise en esclavage à constater son statut d’esclave devant les tribunaux.
Cette quête de liberté et les multiples tentatives d’évasion attribuées à Marie‑Josèphe Angélique font écho au marronnage qui consistait en la fuite, individuelle ou collective, d’esclaves hors des plantations, des mines ou d’autres lieux. Pour survivre, les communautés marronnes devaient non seulement trouver refuge dans des environnements inhospitaliers qu’elles finissaient par apprivoiser, mais aussi développer une connaissance fine du fonctionnement des sociétés esclavagistes et de la psychologie des colons. Les marron·nes se réfugiaient dans des zones isolées et difficiles d’accès (montagnes, forêts, marais…) pour échapper durablement au système esclavagiste et à son exploitation extrême. Face à ces violences qui, jusqu’à aujourd’hui, constituent une des trames des inégalités raciales, les traditions intellectuelles des communautés Noires dans les Amériques peuvent éclairer la question de la présence. Plusieurs penseur·euses et activistes ont réfléchi au concept de double conscience, ou à des notions analogues: développer un sens aigu de ses propres intérêts pour œuvrer à sa propre libération, tout en comprenant intimement les mécanismes de sociétés coloniales, esclavagistes et oppressives.
Double conscience: penser à la présence dans un contexte de domination coloniale et des violences raciales
Dans The Souls of Black Folk (1903), W. E. B. Du Bois introduit le concept de double conscience, soit l’expérience d’un soi divisé entre deux pôles : celui imposé par le regard d’une société blanche raciste, et celui ancré dans son propre vécu et dans l’expérience des communautés Noires. Cette dualité permet de voir le monde à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, générant une redoutable capacité d’analyse sociopolitique. Elle rend visible ce qui échappe (ou est ignoré) par le regard dominant, et devient un outil vital pour s’adapter, se protéger et survivre. Les sociétés marronnes constituent un exemple puissant de la nécessité de cultiver une double conscience.
Dans Peau noire, masques blancs (1952), Frantz Fanon, psychiatre martiniquais et militant anticolonial, met en lumière le fait que les personnes colonisées développent une conscience critique sous l’oppression c’est-à-dire une compréhension fine de leur condition et de la psychologie du colonisateur. De son côté, James Baldwin, écrivain et essayiste américain remarque que les Noir·es ont développé un regard aiguisé sur les peurs et les hypocrisies des personnes blanches : les colonisé·es en savent plus sur les colons que l'inverse puisque leur vie en dépend.
De même, bell hooks, théoricienne féministe Noire (Ain’t I a Woman? Black Women and Feminism, 1981), souligne l’habileté des femmes Noires vivant dans des sociétés blanches à analyser les systèmes d’oppression qui façonnent leurs vies. Elle montre aussi leur capacité à y résister, par exemple grâce à un regard oppositionnel porté sur les médias, qui met en lumière les biais et les mensonges des représentations dominantes.
Double conscience, aussi une affaire locale
L’histoire et les dynamiques raciales qui se déploient sur le territoire aujourd’hui nommé Québec sont évidemment fortement influencées par celles qui ont traversé et traversent l’ensemble des Amériques. De nombreux exemples démontrent, notamment à travers les expériences des femmes haïtiennes, la pertinence de la notion de double conscience. Par exemple, lorsqu’elles racontent leur arrivée au Québec pour participer à la construction de la Révolution tranquille, elles analysent avec lucidité leur position sociale, marquée par « un triple problème : [être] femmes, noires et immigrantes. Et à cela s’ajoute une autre dimension, celle de la classe sociale [...]. [...] dans les années 80, avant que le Congrès des femmes noires ait tapé du poing sur la table, ce sont les femmes blanches qui parlaient pour nous. Nous étions domestiques, notre rôle était de nous occuper de la famille de ces femmes-là pendant qu’elles allaient sur la place publique. C’est pourquoi notre discours en tant que femmes Noires et haïtiennes a toujours dérangé certains groupements».
Plusieurs de ces témoignages mettent en lumière cette lucidité singulière face aux dynamiques de la société québécoise et aux formes concrètes de marginalisation vécues par les femmes Noires.
De même, l’exposition Le travail de nos tantines. La force du dévouement, présentée au Musée McCord du 23 octobre 2025 au 12 avril 2026, souligne la puissance du care porté par les matriarches des communautés Noires de Montréal. Sans leur présence ― entendue comme ancrage, comme repère, mais aussi comme posture éthique et philosophique ― les liens sociaux, les mouvements collectifs et les relations elles-mêmes seraient plus fragiles. L’exposition insiste aussi sur la question de la transmission de ressources et de postures cruciales, tissées dans l’expérience collective, qui permettent de naviguer le monde comme personne Noire. Ces tantines cultivent le sens de la communauté, le sentiment d'appartenance et l’estime de soi des gens qui croisent leur route, renforçant ainsi la capacité à affronter ensemble violences, discriminations et obstacles structurels.
En ce sens, leur présence lucide au monde, héritée, transmise, réinventée, nourrit la résilience individuelle et collective
Présence et résistance
La conversation organisée par Brèches m’a rappelé à quel point les expériences des groupes racisées peuvent contribuer à comprendre le monde dans toute sa complexité. L’une des forces des féminismes Noirs réside à mes yeux dans leur aptitude à penser leur environnement dans son imperfection plutôt qu’à partir d’un idéal abstrait et érroné.
Dans cette perspective, la présence ne se déploie pas uniquement dans des conditions idéales, exemptes de contraintes — par exemple, dans un contexte où tous nos besoins de base seraient comblés.
Pour plusieurs communautés Noires qui vivent ou ont vécu la marginalisation quotidienne, la présence se loge aussi (et peut-être surtout) dans les interstices créés par une résistance lucide, transmise et réinventée de générations en générations.
Mais … ces perspectives restent trop souvent ignorées, tues. Les féministes Noires parlent souvent de « savoir situé » pour contester la prétention d’universalité des expériences des personnes blanches et des conceptions issues de ces sociétés dominantes. Elles rappellent que tout savoir est nécessairement partiel, ancré dans des positions sociales spécifiques. Une éventuelle capacité à appréhender la totalité ― pour autant que cela soit possible ― ne peut émerger que de perspectives croisées, issues de la pluralité de ces savoirs.
Faire partie de groupes racisés implique souvent une posture singulière : celle d’apprendre à naviguer entre plusieurs mondes, à vivre avec les représentations biaisées que produisent les dominant·es, à déchiffrer les non‑dits et les signes cachés pour assurer sa sécurité et sa survie. Cette lucidité impose aussi un rapport spécifique au temps : elle exige de comprendre comment le passé façonne le présent, en termes d’oppressions et de résistances. Le présent n’est jamais simplement le présent : «nous déployons sans cesse des passés multiples et, ce faisant, nous ouvrons aussi des futurs possibles», rappelait le philosophe Jonathan Martineau lors de cette conversation de l’automne 2024, à la Cité-des-Hospitalières.
Le fait de devoir saisir son environnement et les relations qui s’y jouent, parce que son existence même en dépend, rend profondément présent·e au monde. La présence, c’est donc aussi cela : constater et perpétuer la beauté du monde tout en reconnaissant les injustices, et en choisissant de les affronter… pour la suite du monde.
Voir la préface à quatre mains dans Pierre, Alexandra (2020). Empreintes de résistance. Filiations et récits de femmes Autochtones, Noires et racisées. Montréal : Éditions du Remue-Ménage.
La militante Yolène Jumelle dans Sroka G.B. (1995). Femmes haïtiennes: paroles de négresses. Montréal : Les Éditions de La Parole Métèque.
Voir aussi Charles W. Mills (2023) Le contrat racial. Traduit par Aly Ndiaye alias Webster. Montréal: Mémoire d’encrier.
Voir aussi le triptyque de Jonathan Martineau sur ce site

